se désintoxiquer
Il est étonnant de commencer ces écrits par une critique de l'ultralight, mais je trouve que c'est une bonne entrée en matière et permettra probablement de mettre une limite, des bornes, à ce que j'entends par "randonnée minimaliste", "ultralight", ou tout autre vocable qui peut s'y apparenter (je les confonds ici volontairement, mais on pourrait passer des heures à les distinguer).
L'ultralight moderne se définit généralement par un chiffre. Il est communément admis qu'un poids de base (base weight) inférieur à 3,6kg te permet d'entrer dans la sacro-sainte catégorie des ultralight hikers. Ce seuil est déjà problématique en soi : un chiffre a remplacé tout ou partie d'une philosophie dont la paternité, pour sa version la plus récente, peut être attribuée à Ray Jardine (via ses différents ouvrages).
Son idée fondatrice, que je trouve très puissante en soi, était de s'alléger pour enlever ce qui s'interpose entre toi et la nature ("the purpose of a wilderness journey is not to get from the one end of the trail to the other, but to enjoy the landscapes and adapt to its ever-changing moods").
L'exemple-clé pour illustrer cette idée est celui du tarp, cet abri très minimaliste qu'on pourrait résumer en une bâche (sans vouloir faire d'affront aux tarps de ce monde) : ce n'est pas qu'un abri plus léger qu'une tente, c'est une absence de mur. On souhaite rester dehors, avec une connexion directe avec l'out there, pas se replier dans un abri étriqué.
Mais l'ultralight de 2026 ne ressemble plus à ça. L'offre matérielle brandée "ultralight" a explosé ; la réduction du poids de son équipement est devenue accessible à celui qui peut se la payer, non plus à celui qui a pris la peine de s'engager durablement dans cette philosophie.
Et le résultat est plutôt paradoxal, car plus les équipements s'allègent, plus la communauté (celle de la randonnée) se durcit sur le gramme. Être ultralight n'est pas un état, mais un écart à la moyenne : quand la moyenne descend (parce que le matériel s'allège pour tout le monde), l'écart pour rester distinctif se durcit mécaniquement.
Dans le milieu des années 2000 dans la communauté des thruhikers, le sub-10 lb était l'avant-garde. En 2026, le sub-8 lb est devenu standard, l'avant-garde court maintenant vers le sub-5 lb.
À cette tendance s'est mêlée la quantification publique : les outils de gamification (Lighterpack, Outpack, ...), les forums d'échange et de shakedowns (le r/ultralight de Reddit, randonner-léger.org, ...), les vidéos Youtube de présentation de listes et de matériels, etc. On s'est mis à un peu trop compter, et on a perdu le récit fondateur, celui de Jardine, l'idée d'alléger pour s'effacer dans la nature.
Une perte, voire un dévoiement.
Je me souviens d'un conseil hérité de Ray Jardine, qui s'est presque transformé en mythe : le découpage des étiquettes des vêtements et du matériel. La lecture compulsive moderne de ce conseil est que ce découpage est réalisé pour un pur gain de poids, "je gagne 10g par-là, 10g par-ci". La véritable raison, la raison originelle, est bien plus nuancée et complète : c'est une logique minimaliste, pas pondérale. Un équipement aligné, sans rien d'inutile, avec un effet psychologique et esthétique, pas un gain de poids pur. Et cette mauvaise lecture est emblématique du basculement de la philosophie vers l'arithmétique des grammes.
Et ce dévoiement ne reste pas dans la tête : il se manifeste sur le terrain. L'ultralight tel que pratiqué aujourd'hui peut se retourner contre le randonneur lui-même, avec des vestes de pluie les plus légères que tu puisses trouver qui vont se retrouver trempées de l'intérieur et pomper toute ta chaleur (donc te mettre en danger), un matelas trop fin qui va te coûter du sommeil sur ton itinérance, ou une tente sans porte qui t'oblige à marcher 2 km de plus chaque soir pour trouver un site couvert.
Face à ces constats, je dirais qu'il faut entamer une bascule vers une approche plus savante : pas moins d'ultralight, mais un ultralight savant, c'est-à-dire informé, contextualisé, calibré sur soi.
Ce qui change : la métrique. On n'est plus obsédé par le poids de son sac, mais par la connaissance du terrain, de son corps, de ses besoins. La connaissance et la recherche en amont remplacent l'optimisation en aval. Le sac s'allège mécaniquement car tu as fait tes devoirs et tu as gagné de l'expérience, pas parce que tu as coupé une étiquette ou acheté la dernière tente (hors de prix) dans ce nouveau matériau.
La connaissance de soi devient l'axe central, suivant ta façon de marcher, de contempler, de dormir, de manger, ton rythme tout au long d'une itinérance, etc ...
Un randonneur savant finit souvent avec un sac plus léger qu'un randonneur fixé sur le gramme, car l'expérience et la connaissance allègent mieux qu'une liste Lighterpack bien rangée ou des euros dépensés ci-et-là.
Tout ceci pourrait donner le sentiment que j'effectue une forme de retrait de l'ultralight ; je ne pense pas le quitter, mais je quitte (je l'espère) le cliché un peu déviant du randonneur ultra-léger. Je souhaite remettre l'allègement à sa place d'outil, et non comme un objectif ultime. La connaissance permet le minimalisme, et le minimalisme permet l'expérience.
Si je devais me permettre une analogie pour terminer, l'ultralight a connu le sort de toutes les contre-cultures qui réussissent : démocratisé, il s'est dépouillé de sa philosophie pour ne garder que ses signes extérieurs d'appartenance et de distinction. À nous d'oeuvrer pour retourner à la philosophie. :)
(Cette édition prolonge à ma manière une vidéo récente d'Extra Ultralight, I'm Done thinking like a Ultralighter, qui a déclenché chez moi cet article)
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